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Nous ne sommes que deux, mais il a préparé six verres.
Il fait le troisième thé. Il a disposé comme un enfant des petits cailloux sur le sable. Cela forme une sorte de cercle imparfait et précis.

Il fait le quatrième thé, puis recouvre chacun des cailloux d’un peu du sable gris d’ici, puis fait le cinquième thé, puis asperge le sable de l’eau grise et rare d’ici, là où sont enfouis les cailloux. Rite. Il n’en connait ni l’origine ni le sens.

Au cinquième thé il s’est mis à remuer les lèvres en silence, à faire des gestes avec ses mains dans ce silence. Il y a un monde absent caché dans cette immensité, auquel parle ce silence.

Tandis que le sable boit l’eau il fait le sixième thé, toujours à la façon sahraouie, moussue.

Attente. Ses mains reposent sur le sable. Le temps s’écoule d’un verre à l’autre sans trouver preneur.

Tout à l’heure, lentement, nous partagerons le sixième thé, tiède comme le sable, doux comme la mort. Nous avons le temps. 

*
J’apprends comme jamais.


pp debargue

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Je sortais de chez le médecin, je doutais, je doute toujours, c’est beaucoup trop, j’ai shooté dedans.  Doute sur la réalité de cette scène où il a sorti en une seconde ma fiche d’un fichier papier et où ça a parfaitement marché, matché, et il s’est penché sur ma fiche comme un écolier sur son encre et il a peur qu’elle coule et il se penche dans le sens du stylo pour qu’elle ne coule pas, l’encre du doute.

*
N’ayez pas peur dit-il beaucoup de femmes n’osent pas porter plainte, n’osent pas avorter après avoir été violées.

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Douter d’avoir été pénétrant alors qu’on a pénétré à coup sûr et à de nombreuses reprises, dans de nombreuses ruelles, dans la bourgeoise et tout près d’elle (dans son environnement immédiat), beaucoup de femmes n’osent pas porter plainte, n’osent pas avorter, après avoir été débourrées.

*
Bien sûr, oui, le trou, dit le médecin. Equanimité ajoute-t-il, ce sont des choses qui se passent dans notre bourgeoisie, dans cette stabilitèque c’est ça, exactement ça, bien sûr, la bourgeoisie. Il a sa main posée sur ma fiche comme pour éviter qu’elle ne s’en aille toute seule.