590


J’étais ailleurs, dans une ville, avec une forte douleur à un genou. J’hésitais à contacter un psychanalyste, j’ai finalement appelé une ostéopathe parce que j’étais passé par hasard devant sa plaque. Elle m’a demandé où j’étais, je le lui ai dit, elle m’a dit je suis assise sur le banc derrière vous avec un vélo pliant. Je l’ai rejointe, je lui ai expliqué mon problème, et elle le sien : elle n’arrivait pas à plier le vieux vélo récupéré pour son fils dans une benne à ordure. Elle n’avait pas sa table de soins et m’a suggéré d’appeler un de ses collègues. J’ai réussi à plier son vélo, en forçant un peu sur les charnières rouillées, et je suis reparti, en me disant que finalement j’allais solliciter un psychanalyste, car je sais qu'en pays francophone certaines douleurs peuvent être liées à un coup de mou dans le je-nous. Et en effet c’était trop tard, je n’avais absolument plus mal. 

*

(Oublie ton chapeau, coco
Il lui manque un trou de trop)

589

 
Je pose mon plateau repas, bœuf bourguignon braisé, et mon verre de vin.
La table a été mal nettoyée.
Je planterais une balançoire sur mon balcon.
Au sommet de la trajectoire, je lâcherais des mains et des fesses.
J’atterrirais sur votre balcon, devant votre salon.
Pour le retour j’ai prévu mes deux pieds, escaliers, la rue entre nous, escaliers.
Alors ?

*
La dame donna son consentement
C’était avant le confinement

588

Tandis qu’aux confins se marre le pangolin
Débarque sur nos ondes une armée de pingouins
Ils parlent de Chloroquine et ils ubervédrinent
Puis du monde qu’ils ont fait font croire qu’ils s’indignent

Nous sommes confinés, tout nous semble fini
Alors même qu’à nos portes un miracle se produit
Vois les oiseaux qu’éclatent, les bourgeons qui pépient
Et, oh ! la lune elle-même qui coulisse dans la nuit !

Terré dans ton terrier sauf pour sortir ton chien
Flixe tranquille, man : tu ne laisses pas ta place pour rien
Des bêtes de toutes sortes, qu’on avait oubliées
Colonisent nos campagnes et nos villes désertées

C’est là leur chant du cygne, elles le savent très bien
Un dernier tour de piste et ce sera la fin :
Sur les marchés de Chine, où c’est déjà demain
Sur ordre de Xi Jinping s’écaillent les pangolins.

*
Non aux quatrains et vaccins
C’était avant le pangolin

587

Méfiez vous des boîtes de chaussoures
Elles contiennent des histoires d’amour

*
Il en restait dans mon appartement
C’était avant le confinement

586

Un grand chien noir aux yeux rouges et vitreux s’est rué vers moi, a aboyé très fort, puis s’est aplati au sol en grondant et en sortant les crocs. N’ayez pas peur, ais-je dit à son maître, je ne suis pas méchant.

*
Ils sont repartis tout contents
C’était avant le confinement

585

J’allais à la sortie de l’école à l’heure des mamans, je me mettais un peu à l’écart, j’attendais l’inévitable petite fille qui viendrait vers moi sans se rendre compte, j’ouvrais grand mon imperméable et je lui montrais, suspendues aux revers comme des saucisses mises à sécher au dessus de l’âtre, mes valeurs : tempérance, tolérance, vertu, altruisme, respect, humilité, sincérité. Et puis aussi, surtout : bienveillance.



*

Elle se carapatait en hurlant

C’était avant le confinement

584

Ce matin dix février sur mon parcours – alors que dans la nuit j'avais lu Soseki, et que j'étais accroché comme un yoyo à un coureur qui faisait du fractionné – j'ai vu un cerisier en fleurs, et un autre qui timidement s'y risquait. N'est-ce pas un peu tôt pour tout cela ?

*
Ensuite nous avons fait un bout de route ensemble, le coureur en phase récup, le cerisier, et moi qui m'inquiétait pour lui.

583


 L’instrument est immense et teuton, la musique à la page et de Glass, la pianiste apprêtée et japonaise. Porcelaine délicate et rigide - sauf les doigts et un léger balancement du buste-  elle semble au bout de quelques mesures s’être glissée à l’intérieur même du piano confiant et sûr de sa propre force qui fend paisiblement la partition, tout cela va nous amener à bon port, Dabek zoome sur les talons aiguilles plantés dans le plancher précieux et qui équilibrent l’ensemble par le jeu savant des pédales, encore quelques mesures comme cela, on avait fait dans le plus grand confort plus de la moitié du parcours, elle a ôté ses bottines et libéré ses cheveux, elle semble désormais plus grande et impérieuse, par le nylon qui caresse les pédales et les doigts laqués qui éperonnent les blanches et électrisent les noires elle insuffle directement une ardeur nouvelle, subite et implacable, au cœur même de l’instrument qui s’est d’abord mis à trembler, puis à se tordre, à gémir, à fouetter l’espace de son grand capot désormais à moitié dégondé et ses ridicules petites roulettes ne contrôlent plus rien,  l’engin a perdu toute mesure et rue et émet à même les nerfs à nu de ses cordes du Hendrix sur-amplifié et tout va péter mais heureusement les systèmes de sécurité se sont mis en branle avec une efficacité qui rend honneur à notre grande nation, deux agents du GIGN surgis de la fosse ont plaqué au sol puis ensaché-escamoté la terroriste, une escouade descendue en rappel des cimaises est parvenue au lasso puis en lui coupant les tendons à contrôler le piano devenu fou tandis qu’une voix paisible et navrée s’excusait déjà de l’incident et indiquait la manière de se faire rembourser.

*

J’écoutais les lieds de Schubert (Cheryl Studer, Irwin Cage). J’ai dû bifurquer. Je vends une paire d’armes létales pointure 34 hauteur des talons 18 cm, peu portées, trouvées sur le théâtre des opérations, très recherchées par les connaisseurs assermentés. Faire offre.

582

Les gens d'ici quand je passe à vélo pendent à des fils à linge, sèchent, s'évaporent, pendent nus à des fils à linge se dessèchent se déssiquent pendent à des fils à linge par de grosses pinces crocodile tandis que, roulés en boule comme des chats sur les canapés de leurs maisons, leurs habits font le moine.
                                                                                       pp MaTi
*

C’est le cou des graciles
Et pas le fil
Qui relie les perles
 

581


Sur les papiers je suis Jean-Pierre, mais depuis toujours tout le monde m’appelle Jean. Je suis Jean, c’est comme cela que m’appelait ma mère. Six semaines avant terme, j’avais décidé d’en sortir vivant. Puis j’ai eu dix ans, vingt ans. J’avais des acouphènes, les ORL ne trouvaient rien. A trente ans, j’ai fait de nombreux enfants sans père. Je suis vieux maintenant. Je n’ai pas fait carrière. 
« Sans père ? », a dit mon psy. 
J’ai parlé à ma mère. Le premier serait Jean, l’ainé serait Pierre. Il n’est jamais sorti. 

*
Je m’appelle Jean-Pierre. Mes acouphènes ont disparu. Je n’ai pas fait carrière.