341

Des hommes massifs, pleins de chômage, pêchent au bout de la jetée de tous petits poissons qu’ils rejettent aussitôt. L’eau fait de l’huile, les poissons glissent entre les doigts et s’échappent parfois avant d’être libérés. Tard ces hommes rentrent chez eux, sous des casquettes qui sentent le chauve prochain, sur des vélos qui grincent. La lune sort alors, la jetée est une longue mâchoire noire aux dents d’écume.

*
Enfermé dans un Tupperware. Un vrai. Une affaire pour abricots secs ou amandes émondées. Déjà de l’extérieur coton à fermer, alors comment en sortir ?

340

Je passe l’été entier sous les porches des villes. Attendant la pluie. Attendant les filles qui viendraient s’abriter de la pluie parce qu’elles auraient oublié leur parapluie, ou parce qu’elles auraient envie. Attendant surtout le moment où sur le trottoir d’en face les jeunes veuves vont baisser leur rideau de fer.

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La nuit je m’en vais dans les domaines de l’au-delà, j’y aide les chasseresses à franchir les murets de pierre. Pause à midi dans la clairière, 3 sources à l’orée du pré, un foyer de grosses pierres. Les corbeaux tournent dans le ciel comme des drones autour de la foule. Sur les braises le café de met à vibrer. Je sers. Dans mon dos, dans l’axe de tir, envol de canards sauvages dont on me croira complice. L’après midi est là maintenant comme un très long nuage. 

339

Callas, Casals
Ce n’est jamais une note pour rien
Danger à chaque son
Comprendre comment ils font
Ce qui est beau, c’est quand ils vous emmènent dans des zones oubliées
Ce qui est beau c’est quand on se penche vers l’invisible

Tu sors sur la terrasse
On y est déjà allé, dans ces espaces
On jouait aux osselets avec des copains de classe
On est pris dans les bras par des ramasseurs de pommes de terre
On y est déjà allé, dans ces espaces
On ne se souvient plus
Le lendemain ils ont disparu

La musique dit cela
Ce dont on ne peut pas se souvenir
Comment fait-elle pour passer d’une note à l’autre ?

L’une des deux au moins est un cri


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Sobibor encore. La fille d’un survivant est là, très belle.
- Pourquoi fumez vous ?
- Laissez moi fumer.

338

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On lui a dit de creuser. Il ne sait pas pourquoi. Dans le doute, il creuse. Il creuse dans le doute. Il tourne ensuite autour du trou en se demandant si c’est vraiment le doute.

*
Par la fenêtre ouverte je regarde la pluie tomber sans discontinuer et j’observe les efforts de l’arbre, qui y parviendra, pour apporter la danse de son ombre mouillée au cœur de mon salon.



337

Troublés par la vase
Ils avançaient les mains nouées
Dans le premier des vingt prés
« A travers champs »
Dit-elle à son amant, puis
« En rentrant, en rentrant », puis
« En descendant, en descendant »
Domptage pour conduire à l’extase

*
Tes futurs amoureux aimeront
Cette cicatrice sur ton front

336

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Pendant que leurs paroles perfident je m’éloigne. Je choisis l’endroit, je me pose, je m’élève, je lève des hanches au dessus de mes hanches, j’ouvre mes pores, je me crée et me décompose sans cesse et à la fois, quand se taisent les tous vents se fait un silence à ne plus même entendre une horloge alors que les sept vies que je vais vivre déjà racinent mes archives sous l’ombre de mes branches.

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Avec la forêt nous savons que nous sommes perdus mais que nous allons forcément en sortir pour retrouver notre monde perdu.

335

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La route, une flaque d’eau après l’orage, le début d’une nuit d’été. Des enfants allongés sur l’asphalte le visage vers  la flaque comme autant de pétales, ils tendent ensemble leur bras et dessinent sans clapot dans l’eau noire des figures qu’ils ne voient pas et qui disparaissent aussitôt. Tentation d’exploser la flaque et toute cette scène avec les grosses roues de mon véhicule. Non, un petit détour, assez proche de l’eau cependant pour en écraser deux, un petit et une petite, dans les rétros un sac de clous renversé sur une table et qui se redressent.

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On l’électrocuta car lui-même avait fait pis que pendre

334

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Un prince d’une autre histoire passe sous le donjon de la princesse et lui demande son chemin. Je cherche dit-il une fille de la campagne aux jambes charbonneuses et à la robe déchirée ; la princesse doit bien reconnaître que pour elle non plus ce n’est pas la bonne histoire. Alors depuis la fenêtre haute du donjon elle tend un long index et l’écrase, lui et son cheval, sur la prairie. En un geste suffisamment appuyé et prolongé pour comme Hiroshima ralentir, un temps, la rotation de la terre.

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Chaque jour je regarde ce qui disparaît du réel

333

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Je m’appelle Nicolas Langlois, H, 43 ans, sportif, de type Suisse, je fais des annonces, je donne rendez vous dans des cafés, je viens avec des fleurs, lapin, je les remets à la serveuse en partant.
Je m’appelle Adrien Duvernois, 39 ans, il m’a toujours manqué un degré de liberté pour faire tout ce que je n’ai pas fait.
Bonjour je suis Marine Granville, bientôt femme, pour pleurer je me blottis chaque fois dans les bras de l'un ou l'autre de mes oncles.
Je suis ce type innommable, vous et moi, quand la porte s’est ouverte sur cet homme traqué je l’ai refermée sur lui en jurant que je ne préviendrais pas la police.
Je m’appelle Aude Delubac, divorcée, l’on dit de toutes mes robes qu’elles sont épanouies.
Je suis sans nom, j’étais dans cette barque trop chargée qui chavire au large de Ténérife, je coule dans la mer pour que d’autres que moi viennent cueillir vos fraises sans terre.
Je suis le petit oiseau sur l’arbre à gui, avec le gui quelqu’un a fait de la glu c’est pourquoi je suis le petit oiseau sur l’arbre à gui.
Je m’appelle Leila Meliki, serveuse, nerveuse, ce type m’horripile mais j’aime tellement ses fleurs.
Je suis Dylan Thomas, décédé, premier auteur de ce poème dont il ne reste que les os.

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Bonjour je m’appelle Bernard Deglet, j’ai 51 ans, et je voudrais savoir pourquoi



("Les petits bateaux", poème plagiaire n°34)

332

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« Quand je me lave les dents, ça se voit », dit sa fille en montrant son biceps 

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Quand Dabek s’étire c’est toute la maison qui craque