352

« Grande Synthe 2002 », huile de vidange sur carton recyclé, triptyque :
1- L’épouse du chasseur. Moi je n’ai jamais eu d’ennuis personnellement avec les magrébins, mais je connais plein de gens qui en ont
2- Mohamed. Il court il est mortellement touché, l’agonie a commencé, « Que se passe-t-il mon frère mon frère ? », d’ordinaire on est assassiné par quelqu’un qu’on connaît
3- Réactions pleines de dignité. La procession est venue devant le domicile de la famille, la foule immense s’est mise à prier, on entendait la mère pleurer sur son balcon

*
A la télé
Les jeunes agressent les gens
25 % de chômeurs à Grande Synthe en 2010
Installons des caméras de surveillance

351

« En dernière analyse, c’est la qualité d’exécution qui tranche », dit l’artiste avant de déclencher le geste compliqué de son bras droit prolongé de la hache qui vient trancher son cou posé sur le billot

*
Sauf à rester totalement immobile chacun devient contorsionniste et son propre bourreau.

350

Je suis noir, je suis pauvre, je n’ai pas d’identité, j’ai brûlé mes papiers. Je m’appelle Moussa, ce n’est pas mon prénom. Je viens du Sénégal, je vis sans traces. Un jour j’ai traversé l’Atlantique dans une pirogue, c’est pour ça. Je lis les romans de Wendy Guerra sur Cuba. Ils sont beaux. J’ai vu sur le Net, c’est la plus belle femme du monde. Je vais à une séance de dédicace. Je suis le seul noir ici, Wendy a la peau très blanche. Je la regarde, elle me regarde, elle sent que je l’aime, je sens qu’elle est triste. Au moment de la dédicace je lui demande d’écrire simplement une adresse, mon adresse. Elle signe « Fidel », elle dit qu’elle viendra.


&
Deux mois. Je l’attends. Elle ne vient pas. Des policiers viennent, mon nom mes papiers. Je m’appelle Fidel et je viens de Cuba, mes papiers c’est le livre. Ils le prennent.


(Re création d’un texte de Pierre Cherruau, « Adouna », Zaporogue #7)

349

Dans la cour carrée les prisonniers tournent en silence et en rond. Dans les miradors, les sentinelles, c’est leur seule distraction. Le fou ne sortira pas. Pour toujours il est assis contre le coin le plus sombre – il y en a toujours un – de sa cellule

&
Il a dérobé une porte que jamais on ne retrouvera

348

Marée d’équinoxe. La vieille quille couverte de vieilles coquilles s’essaie à nouveau à la danse de l’eau sur sa peau


&

La marée basse découvre une grosse conque. Je la porte à mon oreille. Le brouhaha, c’est moi.

347

On a bougé
Rien n’a bougé
On a acheté
Que reste-t-il ?
On fait quelques pas pour s’accorder
Aucun écho
On a nos alliances
Elles connaissent d’autres peaux
On a fait des enfants
C’est cela. Mettre bas.
On a soulevé des montagnes
J’aurais voulu un jardin…
On soigne notre intérieur
…avec des allées de gravier
On est dans l’écart qui nous sépare
Bonne idée. Mais trop tard.
Je pars
Non. Reste.

(Poème plagiaire n°4728-18, inspiré par "On", de Anael Chadli)



&

Tu es venue enfin
Tu te déshabilles enfin
Tu es nue enfin
Tu restes enfin
Je m’endors sur ta robe




346

*
Chaque jour dix fois peut-être elle entrouvre la porte sur la pièce astiquée encaustiquée où il n’y a jamais rien eu que des meubles, se penche pour regarder sans entrer puis referme la porte, le visage malheureux et rasséréné. Quelle souffrance quel effondrement quel raccourci vers la mort si un jour assis dans le fauteuil de cuir noir le dos tourné derrière sa pipe se trouvait là l’homme dont l’absence mille fois confirmée mobilise depuis trente ans chacun de ses muscles chacun de ses traits chacune de ses pensées chacun de ses jours.

*
Comprendre que tout est trappe, que tout ce qui n’est pas trappe en est le fond à recoins.

345

J’ai vu ce banc dans ce lieu calme. Je me suis vu assis sur ce banc, face à ce petit lac posé par un creux de terre et beaucoup de calme au cœur de la forêt. Je me suis assis sur le banc et j’ai longuement observé tout ce que cette immobilité faisait bouger.

&

Plus tard je suis reparti ; tout était bien différent. Je ne sais pas précisément ce à quoi j’avais pensé, mais je l’avais pensé très fort.

344

Hommes faits
Mégères à l’étage du dessus ou bien tenant la caisse du magasin
L’un boucher l’autre est boulanger
L’un en sueurs farinées l’autre en tablier rouge
Il se regardent d’amour sur le trottoir d’en face.
On est en 1950, par là
Les gens jasent jaune dans le petit village
Les épouses encaissent.
Le dimanche ils vont pêcher ensemble en tandem dans les plis de l’Oise
Lui devant lui derrière
Pédaler tâter le goujon
Parfois s’isoler derrière un bosquet d’aulne
Les épouses sont seules à la messe et le sermon à double fond.


&

La roue avant éclate dans la descente de Saint Leu
Il y avait du verre
Lui trop lourd devant lui trop fluet derrière
Des freins insuffisants
Il y a eu un bel enterrement et un bon soulagement
Les deux veuves
Ont fait réparer le bicycle
Ont mis de gros pneus ballons
Et s’en vont pêcher le dimanche au bosquet
Dans le soleil devant les rayons qui brillent

343

*
Une énorme duchesse gémit, lutte et chante. Avachie dans son lit elle chante qu’elle aime ceux et celles qui l’aiment dans son énorme lit, refrain elle fait des pieds des lèvres et des mains, couplet de ses mains armoiriées elle offre et cache ses seins telluriques aux tétons aréolés du suc de nombreuses victoires, couplet sa chemise de nuit a pu servir de tente à de nombreuses grandes personnes, couplet interrompu le lit s’écroule avec un cri de col du fémur qui casse, les domestiques viennent la relèvent la rallongent la rajustent, elle dort elle ronfle en murmurant des mots gallois.

*
Couchés au pied du lit des bouteilles de Bourbon vides aux goulots lubriques et un Yorkshire en tricot.


-pause estivale-




342

Nous sommes quelques uns, comme cela, à marcher toute la nuit dans la ville, à l’autre bout d’une corde que plus personne ne tend. On ne s’aperçoit pas. On ne se croise pas. L’écho de nos pas perdus résonne pour nous seuls sur les murs des maisons. 
Chacun se reconnaîtra. 
A quatre heures du matin, les rues du seizième font penser au fond froid des péniches. Puis l’aube vient. Les étoiles tombent et s’y noient. Moment de rejoindre les draps. Les moteurs qui s’éveillent ne font pas le même bruit pour celui qui s’endort. Sommeil froid.

*
C’est difficile de dire pourquoi on est triste.