420

On pourrait commencer par là, en emmenant avec soi des paysages entubés, traversant les reflets de brume basaltique des monts doux de la haute Bretagne, à la recherche de l'endroit pour poser le chevalet et faire jaillir la toile. Où serions nous ? Nous serions là où nous nous trouverions. Comment parvenir à une telle conjonction ?

*
Une sorte de nuage minéral, les lois de la gravité et de la répulsion ne s'appliquent pas, tout est un, la toile et le dit de la toile flottent eux même en l'espace ouvert et hermétique comme une de ces pensées qui vous trottent derrière la tête sans jamais s'y poser. L'odeur coloriée des grands arbres que retiennent leurs racines, l'empreinte des membranes de leurs feuilles dans le brouillard aux traits doux, la rumeur ancienne des étoiles, tout est un, rien n'est plus regard. L'alchimiste a déposé son pinceau, on le retrouvera plus tard mort et moisi par l'humide il avait enfoncé profond son visage dans la toile et au revers avait peint des deux mains la lueur mince que nous ne pouvons voir et qui sépare le jour de la nuit.

419

A la campagne ils ne croisaient plus personne. A la grande ville ils ne croisaient plus personne, ils traversaient tout droit les foules les plus denses sans même frôler une épaule. Et brusquement les voilà face à face, ils allaient se croiser c'est sûr, se cogner peut-être, ils ne l'attendaient plus, face à l'évidence de l'autre ils se sont arrêtés tous les deux et les voilà face à face. l'un et l'autre se demandent si ce n'est pas un miroir ou une vitrine, bougent un peu la tête pour voir, non, alors que faire, et que va faire l'autre ?

*
Finalement ils repartent comme un seul homme, d'où ils venaient.

418

L'oiseau en moi le roc en moi le feu en moi le rire en moi la cabane en moi le bolide en moi l'arbre en moi la mélodie en moi la joie en moi le voilier en moi les caresses en moi la clairière en moi

*
Il s'endort encore souvent
En serrant dans main
Une pomme de pin

417

Ça insiste. Qui ça peut bien être ? Un homme, une femme, ou un curé ? Ça serait bien, un curé. « Je vous écoute, mon fils », à l'autre bout du fil. Raconter, qu'on l'écoute pour une fois sans l'interrompre, qu'on le fasse payer à genoux à la fin et que la pénitence consiste encore à raconter une histoire ! Dabek s'y voit déjà. Et ça sonne encore, ça sonne toujours, ça continue d'insister, si bien qu'il ne peut plus s'agir d'un homme, ni d'ailleurs d'une femme connue de Dabek... Il décroche... Un temps, un brouhaha en fond, Il raccroche.

*
Peut être bien c'était son père pas du tout un curé, son vrai père dans un café, son père qui des années après l'aurait recherché, retrouvé, et se serait enfin décidé à l'appeler. A cause du brouhaha et du temps de silence entre eux, Dabek a cru que c'était un centre d'appel au Maroc et a raccroché avant d'avoir échangé une parole.

416

C'est le moment
L'infirmière se penche
Dernier sourire aux lèvres, elle débranche

*
Accompagnement

415

Chancelant sous une pluie incrédule, je regardais le temps cloué à sa pendule. Il y avait (la ville était ouverte) un peuple pressé de vieilles silhouettes et d'enfants égarés, à certains il manquait quelques dents, la raison, ou un pied. Je me suis assis sur la courbe des quais. J'ai mangé. Des pigeons m'observaient. La rivière était haute et brune, un chat aux pattes ouatées, comme sorti de la brume, est venu s'installer, sauvage et familier, sur un socle de pierre. Sur son seuil un vieillard aux gestes d'avant guerre me regardait penser. Le vent poussait, jusqu'à sa porte, les vieux journaux les feuilles mortes.

*
Doté d'un très grand burnous, il préfère la compagnie des humbles.




[Tout le monde n'a pas la chance de tomber à l'eau avec un h aspiré. Un texte publié sur la Revue des Ressources, ici]

414

Je dors au fond d’une barque sans rame, entre le ciel et le lac noirs.
Je rêve : je suis au bord du trou étroit, le front appuyé sur l'air comme s’il reposait contre une vitre. J’entends loin les paroles de quelqu’un qui fait pleurer. Je me vois allongé au fond de la barque qui glisse. La nuit est un couvercle noir. J’ai froid. Je dors.

*
La terre sera-t-elle un abri suffisant ?

413

Le linge blanc que l'on étend
Bleu, nous sommes deux
Froissé, nos hanches se sont frôlées
Prend la forme du vent, c'était comme en jouant

*
Le reflet d'un ciel blanc
Bleu, nous sommes deux
Froissés, nos corps se sont mêlés
Prend la forme du vent, c'était il y a longtemps

412

Chaque jour chaque jour
Je reste des heures sur cette place
En compagnie de cet Antoine
Qui est parti

*
Son visage ses gestes son odeur son éternel polo son sourire triste ses gros biceps l'air qu'il chantonne le sourd de sa voix ses lueurs de roux
Ne rentrent pas dans les mots

411

Le célibataire
S'offre des fleurs de fossé
C'est son anniversaire
Et : DEUX verres de rosé

*
Il sort ses poèmes d'une sacoche
Comme le marin sort sa pêche
Ça pue déjà. C'est mort presque
Manque l'océan, définitivement

410

Je sors de ma douche et je tombe sur cette fille dans ma chambre en train de fouiller dans mes affaires. Elle essaie de s'en aller, je l'empêche, on lutte, je finis par l'immobiliser. Se sentant coincée elle menace de crier au viol. Je prends brusquement conscience que je suis tout nu, que dans l'épisode mon escargot est bien malgré moi sorti de sa coquille, je prends brusquement conscience que c'est moi qui suis en mauvaise posture. Je me ceins avec une serviette, on discute, longuement, elle semble se calmer, elle semble comprendre qu'il ne s'est rien passé. Je finis par la laisser partir. Ensuite je quitte l'hôtel, un peu en vrac, je suis en retard, j'ai rendez vous avec Angela.

- C'est tout ? 
- Non, ce n'est pas tout : je suis socialiste.


*
A l’entrée on est bloqués par des camions, ensuite on s’engage, la pente est forte, on voit très mal, je mets les phares, ça s’accélère, il y a une tension particulière dans l’habitacle, sensation que ça se passe mal, et finalement le bitume se dérobe sous les roues et c’est la plongée dans le noir et le silence absolu, rien n’indique la chute sinon le bon sens, ça continue jusqu’à ce que je pense enfin à tirer le frein à mains.