425

*
Ce
Soleil
Blancs
Qui font claquer le vent d'automne
Et ce ne sont pas les branches ni les feuilles ni les couleurs
Qui bouge
C'est mon esprit

*
Le Bouddha de bois de l'autel semble approuver le moine qui brûle le Bouddha de bois de l'autel pour se réchauffer ; des larmes paisibles de sève bouillie rafraîchissent ses joues craquelées.

424

J'ai vécu en prison
Il faudrait enfermer les innocents pour qu'il y ait moins de monde en prison

J'ai vécu hors de mes gonds, loin de ma maison
Je m'endormais en serrant une pomme de pin dans mes mains

J'ai vécu la première trahison
Je me sentais comme un fleuve qui ne cesse de perdre ses eaux

J'ai vécu dans du coton
On ne sait pas comment l'on tombe

On ne sait pas comment l'on est remonté
Je vis aujourd'hui dans un carton

Autour du carton les appendices froids
La contagion vient des extrémités des gens
Au fond du carton on sent le carrelage dur sous son poids

Autour du carton le gouffre, le maelström
Se retrouver au fond du monde dans un tout petit endroit
Au fond du carton comme dans une cabane au fond des bois.

Au fond du carton plus besoin de chercher à recoller les morceaux

*
Au fond du carton
Le visage ravagé
Le poète sourit aux anges
Sans bien se rendre compte
Qu'au fond
Il est heureux

423

Il regarde la télévision toute la journée. Du matin au soir. Personne ne réussit à le tirer de là.
« Il peut arriver quelque chose », dit-il

*
A la nuit il sort, il rejoint dans la nuit la spirale des hommes qui s'éloignent d'eux même.
« Les choses ne tournent pas rond. C'est nous », dit-il

422

Il y a des caisses partout.
Il y a des personnes exclues dans les caisses.
A force de voir toutes ces caisses on ne fait plus attention à ces caisses.
On circule en évitant les caisses, sans vraiment les voir.

*
Enfermé dans une caisse.  Tu ne peux pas en sortir, et personne n'a envie d'y entrer. Tu as un numéro d'enregistrement correspondant à ton numéro de caisse. Du dehors on ne voit que la caisse. Depuis l'intérieur de la caisse on voit tout le dehors, on voit tout, on nous voit tous.

421

Les vagues argentées
Le lointain dans les violets
La mer dans le gris bleu

Les yeux fermés on voit la mer
Je m'évanouis dans la mer et le ciel et le bruit du vent
C'est une sensation d'éternité

Quelques bateaux
Les pêcheurs au loin
On les voit sur des petits rochers comme des cormorans
Comment font-elles, les voiles blanches, pour être toujours à l'horizon ?

La mer est bleue et verte et scintille au soleil
Le ciel d'un bleu laiteux
Un peu de vent

La mer monte
Le temps est la tristesse qui s'écoule
Tout le monde est heureux
Tout le monde vient de naître

Les enfants nous oublient
On entend leurs cris
L'océan redescend

A et B vont lentement l'un vers l'autre sans se rendre compte de ce qu'ils font
Dans la lumière aveuglante du soleil l'océan n'est plus qu'une ébauche
Prairie infinie de sable sans haie ni bordures et sans les vaches qui mâchent
Vibrations des ailes d'un cerf-volant dans le vent

Tu me donnes la main ?
On revient demain


(Poème plagiaire n° 320, variation sur « A la plage », émission radiophonique de Elise Andrieu)


*
J’avais beaucoup bu. Je continuais à boire debout. Je voulais rester debout. A un moment c’était devenu nécessaire je me suis appuyé contre le mur. Ainsi étayé je me suis dit que si seulement les autres parvenaient à m’oublier, à faire leur deuil, à m’oublier au point de ne se souvenir de moi qu’à partir d’un tout petit nombre de photographies (ou autres événements factices qui pareillement laissent des traces), alors il ne serait pas forcément nécessaire d’amener ma destruction jusqu’à son terme. Et je me suis lentement affaissé en glissant contre le mur.

420

On pourrait commencer par là, en emmenant avec soi des paysages entubés, traversant les reflets de brume basaltique des monts doux de la haute Bretagne, à la recherche de l'endroit pour poser le chevalet et faire jaillir la toile. Où serions nous ? Nous serions là où nous nous trouverions. Comment parvenir à une telle conjonction ?

*
Une sorte de nuage minéral, les lois de la gravité et de la répulsion ne s'appliquent pas, tout est un, la toile et le dit de la toile flottent eux même en l'espace ouvert et hermétique comme une de ces pensées qui vous trottent derrière la tête sans jamais s'y poser. L'odeur coloriée des grands arbres que retiennent leurs racines, l'empreinte des membranes de leurs feuilles dans le brouillard aux traits doux, la rumeur ancienne des étoiles, tout est un, rien n'est plus regard. L'alchimiste a déposé son pinceau, on le retrouvera plus tard mort et moisi par l'humide il avait enfoncé profond son visage dans la toile et au revers avait peint des deux mains la lueur mince que nous ne pouvons voir et qui sépare le jour de la nuit.

419

A la campagne ils ne croisaient plus personne. A la grande ville ils ne croisaient plus personne, ils traversaient tout droit les foules les plus denses sans même frôler une épaule. Et brusquement les voilà face à face, ils allaient se croiser c'est sûr, se cogner peut-être, ils ne l'attendaient plus, face à l'évidence de l'autre ils se sont arrêtés tous les deux et les voilà face à face. l'un et l'autre se demandent si ce n'est pas un miroir ou une vitrine, bougent un peu la tête pour voir, non, alors que faire, et que va faire l'autre ?

*
Finalement ils repartent comme un seul homme, d'où ils venaient.

418

L'oiseau en moi le roc en moi le feu en moi le rire en moi la cabane en moi le bolide en moi l'arbre en moi la mélodie en moi la joie en moi le voilier en moi les caresses en moi la clairière en moi

*
Il s'endort encore souvent
En serrant dans main
Une pomme de pin

417

Ça insiste. Qui ça peut bien être ? Un homme, une femme, ou un curé ? Ça serait bien, un curé. « Je vous écoute, mon fils », à l'autre bout du fil. Raconter, qu'on l'écoute pour une fois sans l'interrompre, qu'on le fasse payer à genoux à la fin et que la pénitence consiste encore à raconter une histoire ! Dabek s'y voit déjà. Et ça sonne encore, ça sonne toujours, ça continue d'insister, si bien qu'il ne peut plus s'agir d'un homme, ni d'ailleurs d'une femme connue de Dabek... Il décroche... Un temps, un brouhaha en fond, Il raccroche.

*
Peut être bien c'était son père pas du tout un curé, son vrai père dans un café, son père qui des années après l'aurait recherché, retrouvé, et se serait enfin décidé à l'appeler. A cause du brouhaha et du temps de silence entre eux, Dabek a cru que c'était un centre d'appel au Maroc et a raccroché avant d'avoir échangé une parole.

416

C'est le moment
L'infirmière se penche
Dernier sourire aux lèvres, elle débranche

*
Accompagnement

415

Chancelant sous une pluie incrédule, je regardais le temps cloué à sa pendule. Il y avait (la ville était ouverte) un peuple pressé de vieilles silhouettes et d'enfants égarés, à certains il manquait quelques dents, la raison, ou un pied. Je me suis assis sur la courbe des quais. J'ai mangé. Des pigeons m'observaient. La rivière était haute et brune, un chat aux pattes ouatées, comme sorti de la brume, est venu s'installer, sauvage et familier, sur un socle de pierre. Sur son seuil un vieillard aux gestes d'avant guerre me regardait penser. Le vent poussait, jusqu'à sa porte, les vieux journaux les feuilles mortes.

*
Doté d'un très grand burnous, il préfère la compagnie des humbles.




[Tout le monde n'a pas la chance de tomber à l'eau avec un h aspiré. Un texte publié sur la Revue des Ressources, ici]