430

    - Quelle est votre principale qualité ? 
    - J'ai un talent formidable pour générer la plus grande indifférence, tente Dabek
    - Cela ne nous intéresse absolument pas
Et Dabek s'en retourne sans insister vers sa 356ème candidature, son 27ème entretien de pré-sélection, son 7ème atelier de techniques de recherche d'emploi, son 3ème stage de dynamisation interpersonnelle & estime de soi. Sans compter les femmes, qui toujours le croisent sans jamais le voir.

*
Tout s’est passé il n'y a pas bien longtemps, et c’est encore ce qui nous attend

429

Le cadavre est encore chaud. Le sang coule d'entre les omoplates lorsqu'il ôte le couteau. Fouille rapide. Sur l'agenda, à la date de la veille, cette phrase soulignée en rouge comme pour ne pas l'oublier : « Anne, coiffeur ». A ce stade, l'étourderie est une forme de suicide, se dit le médecin légiste. Et il signe l'avis de décès correspondant au diagnostic.

*
Elle propose à Dabek un « massage du dos à l'huile naturelle dans laquelle j'ai [elle a] mis quelques gouttes d'huile essentielle de menthe poivrée ». Discrètement il consulte son agenda, par précaution supplémentaire il déplace les couteaux de cuisine, puis il accepte.



Peindre le Pilat en rouge, le texte fondateur, ici
Peindre le Pilat en rouge, infos et échanges sur le mouvement,

428

En ce moment, logistique
Je prépare les colis
Chez Easydis
De temps en temps, bousculé
Un carton fait de la mu
Zique

 *
Bientôt Noël

427

D'un geste simple et spontané l'amie me glisse une pomme de terre rose et joyeuse que je n'avais pas mendiée. Je suis content d'avoir pour aujourd'hui réglé ce problème auquel je n'aurai plus à penser avant demain : améliorer l'ordinaire.

*
Les choses se font d’abord pour nous, puis avec nous, puis contre nous, puis sans nous.

426

Le soleil sort et enflamme les pics. L'eau du lac tout là bas se met à vibrer à travers les couches d'air glacial. Je dépose à mes côtés une hotte pleine de lentilles qui pèsent bien plus que d'honnêtes légumes. Je m'assieds le dos contre la montagne, le corps bien au chaud et la tête dans l'ombre froide. Cela me calme de regarder le ciel vide. Je pense au visage de mon père. Des larmes paisibles réchauffent mes joues gelées.


*
La bas
De l'autre côté du monde
Au bord de la nuit
Une noix tombe sur un matelas de feuilles mortes

425

*
Ce
Soleil
Blancs
Qui font claquer le vent d'automne
Et ce ne sont pas les branches ni les feuilles ni les couleurs
Qui bouge
C'est mon esprit

*
Le Bouddha de bois de l'autel semble approuver le moine qui brûle le Bouddha de bois de l'autel pour se réchauffer ; des larmes paisibles de sève bouillie rafraîchissent ses joues craquelées.

424

J'ai vécu en prison
Il faudrait enfermer les innocents pour qu'il y ait moins de monde en prison

J'ai vécu hors de mes gonds, loin de ma maison
Je m'endormais en serrant une pomme de pin dans mes mains

J'ai vécu la première trahison
Je me sentais comme un fleuve qui ne cesse de perdre ses eaux

J'ai vécu dans du coton
On ne sait pas comment l'on tombe

On ne sait pas comment l'on est remonté
Je vis aujourd'hui dans un carton

Autour du carton les appendices froids
La contagion vient des extrémités des gens
Au fond du carton on sent le carrelage dur sous son poids

Autour du carton le gouffre, le maelström
Se retrouver au fond du monde dans un tout petit endroit
Au fond du carton comme dans une cabane au fond des bois.

Au fond du carton plus besoin de chercher à recoller les morceaux

*
Au fond du carton
Le visage ravagé
Le poète sourit aux anges
Sans bien se rendre compte
Qu'au fond
Il est heureux

423

Il regarde la télévision toute la journée. Du matin au soir. Personne ne réussit à le tirer de là.
« Il peut arriver quelque chose », dit-il

*
A la nuit il sort, il rejoint dans la nuit la spirale des hommes qui s'éloignent d'eux même.
« Les choses ne tournent pas rond. C'est nous », dit-il

422

Il y a des caisses partout.
Il y a des personnes exclues dans les caisses.
A force de voir toutes ces caisses on ne fait plus attention à ces caisses.
On circule en évitant les caisses, sans vraiment les voir.

*
Enfermé dans une caisse.  Tu ne peux pas en sortir, et personne n'a envie d'y entrer. Tu as un numéro d'enregistrement correspondant à ton numéro de caisse. Du dehors on ne voit que la caisse. Depuis l'intérieur de la caisse on voit tout le dehors, on voit tout, on nous voit tous.

421

Les vagues argentées
Le lointain dans les violets
La mer dans le gris bleu

Les yeux fermés on voit la mer
Je m'évanouis dans la mer et le ciel et le bruit du vent
C'est une sensation d'éternité

Quelques bateaux
Les pêcheurs au loin
On les voit sur des petits rochers comme des cormorans
Comment font-elles, les voiles blanches, pour être toujours à l'horizon ?

La mer est bleue et verte et scintille au soleil
Le ciel d'un bleu laiteux
Un peu de vent

La mer monte
Le temps est la tristesse qui s'écoule
Tout le monde est heureux
Tout le monde vient de naître

Les enfants nous oublient
On entend leurs cris
L'océan redescend

A et B vont lentement l'un vers l'autre sans se rendre compte de ce qu'ils font
Dans la lumière aveuglante du soleil l'océan n'est plus qu'une ébauche
Prairie infinie de sable sans haie ni bordures et sans les vaches qui mâchent
Vibrations des ailes d'un cerf-volant dans le vent

Tu me donnes la main ?
On revient demain


(Poème plagiaire n° 320, variation sur « A la plage », émission radiophonique de Elise Andrieu)


*
J’avais beaucoup bu. Je continuais à boire debout. Je voulais rester debout. A un moment c’était devenu nécessaire je me suis appuyé contre le mur. Ainsi étayé je me suis dit que si seulement les autres parvenaient à m’oublier, à faire leur deuil, à m’oublier au point de ne se souvenir de moi qu’à partir d’un tout petit nombre de photographies (ou autres événements factices qui pareillement laissent des traces), alors il ne serait pas forcément nécessaire d’amener ma destruction jusqu’à son terme. Et je me suis lentement affaissé en glissant contre le mur.

420

On pourrait commencer par là, en emmenant avec soi des paysages entubés, traversant les reflets de brume basaltique des monts doux de la haute Bretagne, à la recherche de l'endroit pour poser le chevalet et faire jaillir la toile. Où serions nous ? Nous serions là où nous nous trouverions. Comment parvenir à une telle conjonction ?

*
Une sorte de nuage minéral, les lois de la gravité et de la répulsion ne s'appliquent pas, tout est un, la toile et le dit de la toile flottent eux même en l'espace ouvert et hermétique comme une de ces pensées qui vous trottent derrière la tête sans jamais s'y poser. L'odeur coloriée des grands arbres que retiennent leurs racines, l'empreinte des membranes de leurs feuilles dans le brouillard aux traits doux, la rumeur ancienne des étoiles, tout est un, rien n'est plus regard. L'alchimiste a déposé son pinceau, on le retrouvera plus tard mort et moisi par l'humide il avait enfoncé profond son visage dans la toile et au revers avait peint des deux mains la lueur mince que nous ne pouvons voir et qui sépare le jour de la nuit.