432

Parfois Dabek tombe doucement amoureux d'une serveuse quand elle n'est plus très jeune et est un peu belle avec les bras nus. La fois d'après (il lui dira des choses banales pour mettre des mots dans leurs rapports, n'osera quand même pas demander son prénom) elle a changé quelque chose, il mange vite sans rien dire et s'en va.

*
Merle sur le toit
Dit sur moi quelque chose
Que je ne savais pas

431

Ce sont ses pires ennemis. Il capturent sa jeune épouse. Le font savoir. Ne demandent rien. Ne lui font rien : ni ne la violent, ni ne la brutalisent. La nourrissent. Lui parlent. La libèrent un mois plus tard sans avoir même parlé de rançon.

*
Que t'ont-ils fait rien dit-elle ils ne lui ont rien fait. Lui, son humeur peu à peu s'assombrit. Elle, a déjà compris. Il se met à boire et à la battre, ils ne s'aiment plus que dans le noir de la nuit.

430

    - Quelle est votre principale qualité ? 
    - J'ai un talent formidable pour générer la plus grande indifférence, tente Dabek
    - Cela ne nous intéresse absolument pas
Et Dabek s'en retourne sans insister vers sa 356ème candidature, son 27ème entretien de pré-sélection, son 7ème atelier de techniques de recherche d'emploi, son 3ème stage de dynamisation interpersonnelle & estime de soi. Sans compter les femmes, qui toujours le croisent sans jamais le voir.

*
Tout s’est passé il n'y a pas bien longtemps, et c’est encore ce qui nous attend

429

Le cadavre est encore chaud. Le sang coule d'entre les omoplates lorsqu'il ôte le couteau. Fouille rapide. Sur l'agenda, à la date de la veille, cette phrase soulignée en rouge comme pour ne pas l'oublier : « Anne, coiffeur ». A ce stade, l'étourderie est une forme de suicide, se dit le médecin légiste. Et il signe l'avis de décès correspondant au diagnostic.

*
Elle propose à Dabek un « massage du dos à l'huile naturelle dans laquelle j'ai [elle a] mis quelques gouttes d'huile essentielle de menthe poivrée ». Discrètement il consulte son agenda, par précaution supplémentaire il déplace les couteaux de cuisine, puis il accepte.



Peindre le Pilat en rouge, le texte fondateur, ici
Peindre le Pilat en rouge, infos et échanges sur le mouvement,

428

En ce moment, logistique
Je prépare les colis
Chez Easydis
De temps en temps, bousculé
Un carton fait de la mu
Zique

 *
Bientôt Noël

427

D'un geste simple et spontané l'amie me glisse une pomme de terre rose et joyeuse que je n'avais pas mendiée. Je suis content d'avoir pour aujourd'hui réglé ce problème auquel je n'aurai plus à penser avant demain : améliorer l'ordinaire.

*
Les choses se font d’abord pour nous, puis avec nous, puis contre nous, puis sans nous.

426

Le soleil sort et enflamme les pics. L'eau du lac tout là bas se met à vibrer à travers les couches d'air glacial. Je dépose à mes côtés une hotte pleine de lentilles qui pèsent bien plus que d'honnêtes légumes. Je m'assieds le dos contre la montagne, le corps bien au chaud et la tête dans l'ombre froide. Cela me calme de regarder le ciel vide. Je pense au visage de mon père. Des larmes paisibles réchauffent mes joues gelées.


*
La bas
De l'autre côté du monde
Au bord de la nuit
Une noix tombe sur un matelas de feuilles mortes

425

*
Ce
Soleil
Blancs
Qui font claquer le vent d'automne
Et ce ne sont pas les branches ni les feuilles ni les couleurs
Qui bouge
C'est mon esprit

*
Le Bouddha de bois de l'autel semble approuver le moine qui brûle le Bouddha de bois de l'autel pour se réchauffer ; des larmes paisibles de sève bouillie rafraîchissent ses joues craquelées.

424

J'ai vécu en prison
Il faudrait enfermer les innocents pour qu'il y ait moins de monde en prison

J'ai vécu hors de mes gonds, loin de ma maison
Je m'endormais en serrant une pomme de pin dans mes mains

J'ai vécu la première trahison
Je me sentais comme un fleuve qui ne cesse de perdre ses eaux

J'ai vécu dans du coton
On ne sait pas comment l'on tombe

On ne sait pas comment l'on est remonté
Je vis aujourd'hui dans un carton

Autour du carton les appendices froids
La contagion vient des extrémités des gens
Au fond du carton on sent le carrelage dur sous son poids

Autour du carton le gouffre, le maelström
Se retrouver au fond du monde dans un tout petit endroit
Au fond du carton comme dans une cabane au fond des bois.

Au fond du carton plus besoin de chercher à recoller les morceaux

*
Au fond du carton
Le visage ravagé
Le poète sourit aux anges
Sans bien se rendre compte
Qu'au fond
Il est heureux

423

Il regarde la télévision toute la journée. Du matin au soir. Personne ne réussit à le tirer de là.
« Il peut arriver quelque chose », dit-il

*
A la nuit il sort, il rejoint dans la nuit la spirale des hommes qui s'éloignent d'eux même.
« Les choses ne tournent pas rond. C'est nous », dit-il

422

Il y a des caisses partout.
Il y a des personnes exclues dans les caisses.
A force de voir toutes ces caisses on ne fait plus attention à ces caisses.
On circule en évitant les caisses, sans vraiment les voir.

*
Enfermé dans une caisse.  Tu ne peux pas en sortir, et personne n'a envie d'y entrer. Tu as un numéro d'enregistrement correspondant à ton numéro de caisse. Du dehors on ne voit que la caisse. Depuis l'intérieur de la caisse on voit tout le dehors, on voit tout, on nous voit tous.