409

Dabek voudrait changer le monde de telle sorte que d’autres que lui puissent changer le monde

*
J’essaie de créer l’illusion, mais vous avez tort.

408

Pour vérifier la solidité des voitures
On les envoie dans le mur.

*
Y aurait-il des solutions humaines aux problèmes humains ?

407

A hauteur d’homme tu as collé sur le mur une photo de ton visage. Le matin tu te rases devant ça, jusqu’à ressembler à ça. Aujourd’hui ne devrait pas être une journée bien pénible ; une fois de plus on ne va pas venir te demander d’aider à quoi que ce soit. Hier c’était déjà cela, presque rien n’avait changé depuis la veille.

*
Maintenant tu as fini de te raser, tu regardes, et ce regard te blesse, là, regarde, tu as une légère coupure, tu la sens maintenant ? Le photographe a enlevé cela au tirage mais toi tu sais, tu sens, tu vois il y a du sang, tu mets ton doigt sur ta joue tu tamponnes et comme ça tu signes ta photo, oui, oui cette fois c’est bien toi, la machine s’est remise en marche, c’était cela le presque rien.

406

Tu auras tué un gendarme
La veuve aura des larmes
L’état s’occupera d’elle
Chaque mois elle attendra le mandat
Vous ferez connaissance dans les fourrés d’un bal
Elle te nourrira
Tu t’installeras
Tu bénéficieras toi aussi du mandat
Un jour tu lui avoueras
Elle n’attendait que cela
Elle viendra te voir en prison
Chaque jour tu penseras à elle
Tu souffriras

*
L’érable te parle
Tu n’entends pas ?
Tu es tout entier le fusil que tu charges
Et tu y vas

405

*
J’ai soigné tout l’hiver mes plantes d’intérieur. C’est fini, maintenant. Voilà que refleurissent les rameaux et les fleurs. La vie renaît, dit-on. Ca pousse sur mon crâne, ça fait  le beau. Pâquerettes, primevères et violettes, insectes bourdonnants sortis de mon cuir, aussi. Le moi factice éclot malgré moi de mes interstices, colore les corolles, pollennise les pistils. Incontinence de sucs et de sève, d’extases. Ca va durer un semestre, un semestre où j’hiberne bien en deçà de la logorrhée de mon moi la haut, dehors, fécond, conforme, formidable. J’attends. Respiration imperceptible, température réduite, pulsations ralenties. Il reviendra. Rentrera. Vidé. Epuisé. Satisfait de ce qu’il a fait, il faudra que je lui explique. Ensuite je le rangerai à sa place. Il se laissera faire. Alors je sortirai dans la pluie de novembre qui bientôt sera neige.

*
La feuille a un moment
Vient son temps comme l’oiseau
De quitter son arbre
Comme lui elle reviendra
Et ce sera une autre

404

A-t-on le droit de se décourager, Edith ?
Bien sûr que non !

*
Est-ce qu'on est aveugle, ou est-ce qu'on est voyant ?
Bien sur que non !

403

Parfois un chemin s’impose à lui et il l’emprunte vers les prés, un bois, le grand pierrier. Parfois ce chemin disparaît en chemin. Alors ils restent là en plan tous les deux, c'est-à-dire lui tout seul pensant à son père spécialiste de ces chemins qui commençaient bien et n’allaient pas bien loin, son père roi factice d’un monde beau, petit et étroit qui ne menait pas loin. Lui, donc, et le chemin qui s’oublie.

*
Tout s’oublie en chemin

402

On frappe à sa porte. Il ouvre. C’est une jeune femme.
-          Bonjour, je peux entrer ?
-          Mais bien sûr. Je vous en prie !
-          C’est que… Je suis horizontale.
-          Je vois bien. On fera avec. Allez, entrez !
-          Vous avez une douche horizontale ?
-          Non. Une baignoire. Ca ira ?
-          Oui bien sûr, ça ira.
Et elle entre.

*
Pareil pour les libyens.

401

Ce soir le grand soir enfin avec cette fille au restau ses apprêts cosmétiques ses bijoux ses vêtements choisis avec goût elle parle de sa chef qui de sa chef que de sa chef tu le croiras jamais je m’éclipse aux toilettes puis du restau je sors dans la rue du grand soir je pense à sa chef qui sa chef que sa chef et je la plains.

*
« On rêvait d’un truc qui ressemble un peu à ça mais on ne savait pas que c’était de ça dont on rêvait : je suis descendue dans la rue le 25 janvier à 2 heures, la révolution était là »

400

Un brouillon, deux brouillons, trois brouillons.
Une danse, un prisonnier. Une danse, s’évader, un prisonnier. Un prisonnier, un prisonnier, dansent. Une présence, un partage, des rires, des regrets.
Une image, un paysage. Une image, un visage. Une image, tête baissée.
Un tour de clé, deux tours de clé, et un troisième qui vous fait prisonnier.
Un rêve, deux rêves, un monde qu’on a laissé.
Une nuit blanche, deux nuits blanches, trois nuits blanches.
Un brouillon, deux brouillons, trois brouillons.
Trois feuilles en boule sur le sol de béton.

*
Les mots sont des barreaux : un vieux cerisier fait des fleurs dans un terrain vague parsemé d’immondices ; deux personnes ne sauraient se passer d’un autre monde ; trois mains au moins seraient nécessaires à l’homme dans l’amour. Blanchir les pages pour noircir les mots. Noircir de mots pour créer de la marge.


(d'après "Voix intérieures", n°4. Poème de Ophélie S)

399

Je joue le beau rôle avec talent, et même avec brio. La conversation, incisive et légère, glisse avec grâce d’un sujet à l’autre. J’ai proposé et servi le café, autorisé l’envoi d’un SMS pour rassurer les chefs. J’ai remis le fichier, l’attaché-case est sur la table. J’explique que ce n’est pas une question d’argent mais de principe, pas même de principe mais de respect porté à ce qui, en l’homme, fait l’humanité. On se sépare comme avec regrets, ils repartent avec la valisette. La bulle éclate. A plat ventre dans mon lit je suis en rage. Trop tard, on ne remonte pas dans un rêve. S’en suivra une longue période dépressive dont je ne suis pas encore sorti, parce que je me refuse à aller en chercher les causes.

*
Honneur, honnêteté, virilité, moralité, vertu.
Ce qu’on brandit on l’a perdu.