366

*
Je suis allé à la rivière. J’ai dérangé un héron imbécile et cendré qui s’est envolé de l’autre côté. La rivière crée sans cesse une autre rive. La rivière crée bien nettes une droite et une gauche, et aussi - quoique plus confusément-  un amont et un aval, un avant et un après. La rivière crée du doute. Importance du mot rivière dans le mot guerre. Importance du mot gué, où j’ai mouillé mes pieds. Depuis sa planque le héron sans doute me regardait m’avancer.

*
Chacun se décide chaque matin à se lever, à se mettre en route. Nous avons le poids de l’avenir qui s’ajoute à celui du passé et enfonce nos pas sur cette terre alors que nous voudrions enjamber de l’air et marcher comme tout homme en direction du ciel. Au lieu de cela nous longeons le cours d’eau jusqu’à son embouchure.

365

Onaniste de sa baignoire.
Le robinet ! La bonde ! La chaînette ! Le gant séché humide au pli ! Le trop plein ! La savonnette ridée ! Le rideau déperlant ! Le tuyau de douche ! Les traces sur l’émail ! Le Dop ! Le mitigeur !
Dabek finit par tremper dans son jus.

*
Petit garçon à l’heure du conte. Trop petit sans doute, mais maman avait un amant. Aujourd’hui fait pipi chaque fois qu’il lit.

364

*
J’écoute ta voix portée par le vent chaud des ondes. Tu joues la comédie de l’artiste sur le ring. Tu boxes, en aveugle dis tu, un adversaire griffu et supérieur en nombre. Tu feintes, esquives, combat contre ton ombre, pour atteindre le gong en évitant ses swings.
Pierremichonnades et bergouniouseries, vaste rigolade, grosse fumisterie :
Tu n’es entre ces cordes que pour tromper ton monde, le combat est ailleurs, ici, sur les ondes. Tu seras plus tard exhumé des archives de l’INA : il y aura la foule, on te resservira, rien n’était arrivé avant que tu ne tombes.

*
L’artiste avisé
Prend les devant
Il construit sa postérité
De son vivant

363

Mon enfance m’est revenue devant le monument aux morts, justement.
Le poilu a été repeint en bleu horizon, le visage rose bébé, la moustache
J’en aurais rêve de cette moustache charbon
Tout à l’heure pour toujours manqueront mes parents 
Quand je pousserai 
La porte 
De la maison
Puis il faudra bien repartir pour de bon
Des gamins feront coup franc dans une cour sans ombre
Aux arbres débutants.

*
Ce qui est arrivé un jour
Est là pour toujours


(Merci à Michel Quint)

362

Quand Dabek tombe par hasard sur un livre dans son bar, c’est rarement du Brautigan. Mais quand ça arrive, quelle coïncidence ! N’y tenant plus, il court alors à sa bibliothèque, en extrait un vieux Dylan Thomas single malt déjà largement entamé, et s’en sert une bonne rasade.

*
« Non, ce n’est pas la pluie qui tombe, c’est l’humidité qui sort du cœur cassé »

361

Pendant que leurs queues battent l’air comme les bras des enfants, les huit chevaux de bois échangent de longs hochements de tête. Dabek marche à côté du manège, le monde tourne sous ses pieds comme un gros ballon sous l’acrobate qui recule.

*
Ayant perdu son ombre dans la foule, il l’imagine qui s'éloigne aux bras d’un inconnu trop grand pour elle et ne la voit pas qui lui fait signe de les rejoindre

360

Solitude.
Le miroir seule manière
De se voir

*
Inquiétude.
Il observe chez ses enfants
Les gestes de la relève

359

*
Suceuses soubrettes string salopes soumission
Ce soir séance sexe sans satisfaction

*
Il a abandonné le sexe il y a de nombreuses années, le jour où il a découvert ce qu’il aimait vraiment

358

« Allez papa »
« Vas-y Mickey »
« Ca va le faire »
« Plus que deux bornes »

*
Pour que sa littérature obscure
Touche un plus large public
Dabek tout l’été peinturlure
Les grands cols mythiques

357

Ca ne se voit pas, ça ne se dit pas, ça se devine à peine, ce n’est peut-être qu’un rêve, c’est sans espoir, ça finira brisé, ça sait que la machine broiera les grains de sable comme de blé, ça entend que ça ne fait qu’affaiblir la cause et que ça ne propose rien,
Au cœur du pré quand même ça résiste
 Parce que l’autre est le soleil, parce que tout n’est pas marchandise, parce qu’avoirs et falloirs peuvent être mutualisés autrement, parce que la liberté n’est pas une propriété barbelée, parce que le contraire de la violence c’est la pensée, parce que c’est simplement juste, parce que ça n’a pas besoin d’explications,
 Au cœur du pré ça résiste

*
C’est parce qu’au cœur du pré ça résiste
Que le coquelicot existe
Et que le pré existe
C’est ça qu’il faut regarder
C’est ça qu’il faut montrer


(suite et fin des n° précédents)
lire le texte complet

356

Contre la barbarie qui se prévaut de sa propre barbarie, contre la violence économique mondialisée, contre la stigmatisation de ses victimes, contre la libre circulation vers le pays d’origine, contre le mensonge institutionnalisé, contre la baisse des impôts, contre l’enfance enfoncée, contre les shampoings pour cheveux normaux, contre le mieux disant le pire, contre le grand marché du gré à gré, contre le pré carré, contre le à tu et à toi, contre TINA*, contre les colons, contre « Tous les autres le font », contre la Croissance son église et ses prêtres, contre l’idée de la part de gâteau, contre les trajectoires individualisées / les contrats de progrès, contre les opérations de maintien de la paix,

*
Ca résiste


* « There is no alternative » : y’a pas le choix. TINA est aussi le nom d’une excellente revue de littérature.

(suite des n°353 à 355)