582

Les gens d'ici quand je passe à vélo pendent à des fils à linge, sèchent, s'évaporent, pendent nus à des fils à linge se dessèchent se déssiquent pendent à des fils à linge par de grosses pinces crocodile tandis que, roulés en boule comme des chats sur les canapés de leurs maisons, leurs habits font le moine.
                                                                                       pp MaTi
*

C’est le cou des graciles
Et pas le fil
Qui relie les perles
 

581


Sur les papiers je suis Jean-Pierre, mais depuis toujours tout le monde m’appelle Jean. Je suis Jean, c’est comme cela que m’appelait ma mère. Six semaines avant terme, j’avais décidé d’en sortir vivant. Puis j’ai eu dix ans, vingt ans. J’avais des acouphènes, les ORL ne trouvaient rien. A trente ans, j’ai fait de nombreux enfants sans père. Je suis vieux maintenant. Je n’ai pas fait carrière. 
« Sans père ? », a dit mon psy. 
J’ai parlé à ma mère. Le premier serait Jean, l’ainé serait Pierre. Il n’est jamais sorti. 

*
Je m’appelle Jean-Pierre. Mes acouphènes ont disparu. Je n’ai pas fait carrière.

580

Nous ne sommes que deux, mais il a préparé six verres.
Il fait le troisième thé. Il a disposé comme un enfant des petits cailloux sur le sable. Cela forme une sorte de cercle imparfait et précis.

Il fait le quatrième thé, puis recouvre chacun des cailloux d’un peu du sable gris d’ici, puis fait le cinquième thé, puis asperge le sable de l’eau grise et rare d’ici, là où sont enfouis les cailloux. Rite. Il n’en connait ni l’origine ni le sens.

Au cinquième thé il s’est mis à remuer les lèvres en silence, à faire des gestes avec ses mains dans ce silence. Il y a un monde absent caché dans cette immensité, auquel parle ce silence.

Tandis que le sable boit l’eau il fait le sixième thé, toujours à la façon sahraouie, moussue.

Attente. Ses mains reposent sur le sable. Le temps s’écoule d’un verre à l’autre sans trouver preneur.

Tout à l’heure, lentement, nous partagerons le sixième thé, tiède comme le sable, doux comme la mort. Nous avons le temps. 

*
J’apprends comme jamais.


pp debargue