496


Elle est sur le quai d’en face Il crie son nom au dessus des voies il ne connaît pas son nom mais il crie elle est la seule à lever la tête elle lui fait un signe de la main et un sourire pour plaire c’est la femme de sa vie puis très vite une rame de métro arrive elle monte une fois montée elle fait sans doute un signe et encore un sourire qui fera regretter mais Dabek ne regarde pas déjà occupé à chercher ailleurs une autre femme de sa vie si possible sur son propre quai

*
Une série de petits oiseaux traverse la voie ferrée 
En se tenant par le bout de l'aile




495


Une rue
Une nuit comme les nuits d’avant
Une lavandière avec son bac et ses deux bougies
Frotte
Lave, frotte
Le dos courbé sur son bac
Frotte, lave, frotte, rince
On ne voit jamais le visage des lavandières
Son visage éclairé par les bougies
Et les bras nus et rouges
Qui vont et qui viennent
Lavent, frottent, rincent, essorent
Le linge qui n’est jamais le sien.
On ne voit plus cela aujourd’hui
Dans la nuit avec les deux bougies
C’est la machine qui fait cela aujourd’hui
Frotte lave frotte lave encore rince essore
Et la misère a pris des formes plus propres
Frotte, frotte, essore, essore
Frotte et essore encore aujourd’hui

 (PPL PNE)

*
Excusez-moi, mais est-ce que vous pourriez cesser de vous reproduire ?

[nda, oct 2013 : je découvre que cette phrase que je croyais mienne a été écrite (en tout cas éditée) par Chloé Delaume, dans "Une femme avec personne dedans"]


494


On avait d’abord cru qu’il achetait toujours trop. Trop de draps. Trop d’oignons. Trop de savon. Trop de viande. Trop de poisson, de corbeau de mer. Trop de mouchoirs blancs et trop de mouchoirs noirs. Trop de tout. On l’accusait de gaspillage mais il fut vite prouvé que rien n’était perdu. Tant de gens ont pleuré quand il est mort que les oignons ont manqué et les mouchoirs noirs ont servi

          (PPL PNE)

*
« Il y a trop de tout », disait déjà Adamov, et qui aujourd’hui pour dire que rien ne soit perdu ?

493


Toujours quand il y avait de nouveaux invités pour les impressionner il lançait de toutes ses forces une noix dans la vitre de la salle à manger. Toujours c'était la noix qui cassait.  Toujours quelque soit sa vitesse d’impact c’est le plus faible qui craque Dabek expliquait-pérorait. Toujours il se souvient de cette noix intacte retombée sur le plancher. Verre brisé tout autour. Très difficile d'expliquer pourquoi il avait voulu casser une vitre de sa propre maison. Toujours. Très difficile. Le plus faible qui craque. Plus aucun impact. Jamais.

*
« Le cœur, quand ça s’arrête, c’est comme l’hydraulique d’un camion »





Lecture à Lyon pas seul au Cedrats le 8 avril, et à la librairie Le point d'encrage le 19 avril

492


La maison avait des murs. Les murs étaient épais. Ils avaient des fenêtres. Il y avait aussi une porte. Dabek a soufflé très fort. La porte a résisté. Dabek a tourné la poignée. La porte s’est ouverte. Les trois petits cochons, à l’intérieur de la maison, n’étaient pas. Une maison avec des murs épais, d’habitude, les trois petits cochons y sont. A quoi bon toutes ces dents longues, si les trois petits cochons n’y sont pas ? Une a une, au marteau, derrière les murs épais, Dabek les a brisées.


*
Un homme a sauté
Un F2 s’est libéré

491


Elles n’aiment que moi
Les fins de mois

*
Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont
Avec la caisse


490


Dabek observe les autres, nombreux autres, essayer de reproduire en eux les visions extraordinaires qu’ils imaginent illuminer ses pensées. Y parvenir. Ne pas s’en apercevoir. Se sentir au bout d’un temps déçus de leur relation. S’éloigner de lui. Rester tout à fait étrangers à sa très grande générosité.

*
Parce que je marche toujours comme lui le visage et le regard tournés vers le sol je ne remarque jamais l’individu qui vient vers moi et je traverse sans même m’en apercevoir le miroir symbolique qui nous séparait et, l’espace d’un instant, nous a réunis.

489


La première fois l’amour
Funambule / tendue / sur / son fil
A la hauteur / de tes / sourcils
Je te vois toi / tu ne vois qu’elle

La première fois la mer
Funambule / dansant / sur / l’écume
Vers une voile / à l’ho / rizon
Je pense à toi / tu ne vois qu’elle

La première fois la mort
Funambule / trouant / la / surface
L’océan mange / toutes / les traces
Quand vient la mort / où va l’amour ?


*
Danser, c’est se mettre au pas

488

Dans le village où il a grandi les ossements des morts sont retirés du cimetière au bout de 25 ans, on lui a expliqué que c’est le temps qu’il faut à un homme pour apaiser ses émotions.
Il n’a retrouvé qu’un petit bout d’os. Il le tenait dans ses mains. Après avoir regardé autour de lui (personne alentour) il a dit très vite, regardant l’os :
-         Que s’est-il passé, exactement, après la guerre ?
-         J’ai été jugé, condamné à mort, exécuté
-         Comment ?
-         Comme dans Lucky-Luke, a répondu le petit morceau de son père pour faire passer la pendaison.
Dabek a creusé de ses mains un petit trou sur son ombre, dans le sol. Y a déposé le petit morceau d’os, l’a enseveli, a tassé doucement la terre avec la paume de sa main.  Il s’est redressé et a quitté le cimetière. Il faisait très beau et très froid. Maintenant Dabek était apaisé.

*
Dehors renaîtraient des possibles en différentes tailles

487


Le crédit
Met la pression
Le proprio
Met la pression
L’enfant né l’enfant à naître
Mettent la pression
Le collègue
Met la pression
Les usagers
Mettent la pression
L’administration
Met la pression
Le chômage institutionnalisé
Met la pression
La pub
Met la pression
Le patron n’a plus besoin
De mettre la pression
Pour mettre la pression
Ce pays est devenu trop petit
Pour échapper
Au Marché

*
Assez de jérémiades, camarade !
Nous avons signé l’accord
De flexi-sécurité !




[Publication de "L'expérience poétique" ici, avec une photo de Christine Spadaccini]

486


« Sur la plaine dévoilée, les voici qui s’amusent »



*
 Ayant vu tous ces cabris
S'amuser dans les rochers
Je me mets à sauter tout seul en hurlant
Comme

(non : ça ne marche plus)

Pois mexicain ? Couvercle de réacteur de Fukushima ? Actrice d’une pub pour tampons ? Gouttes de pluie sortant d’une flaque d’orage ?

Il aurait mieux valu
Souvent
Presque toujours
Ne pas savoir ce que l’on sait