493


Toujours quand il y avait de nouveaux invités pour les impressionner il lançait de toutes ses forces une noix dans la vitre de la salle à manger. Toujours c'était la noix qui cassait.  Toujours quelque soit sa vitesse d’impact c’est le plus faible qui craque Dabek expliquait-pérorait. Toujours il se souvient de cette noix intacte retombée sur le plancher. Verre brisé tout autour. Très difficile d'expliquer pourquoi il avait voulu casser une vitre de sa propre maison. Toujours. Très difficile. Le plus faible qui craque. Plus aucun impact. Jamais.

*
« Le cœur, quand ça s’arrête, c’est comme l’hydraulique d’un camion »





Lecture à Lyon pas seul au Cedrats le 8 avril, et à la librairie Le point d'encrage le 19 avril

492


La maison avait des murs. Les murs étaient épais. Ils avaient des fenêtres. Il y avait aussi une porte. Dabek a soufflé très fort. La porte a résisté. Dabek a tourné la poignée. La porte s’est ouverte. Les trois petits cochons, à l’intérieur de la maison, n’étaient pas. Une maison avec des murs épais, d’habitude, les trois petits cochons y sont. A quoi bon toutes ces dents longues, si les trois petits cochons n’y sont pas ? Une a une, au marteau, derrière les murs épais, Dabek les a brisées.


*
Un homme a sauté
Un F2 s’est libéré

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Elles n’aiment que moi
Les fins de mois

*
Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont
Avec la caisse


490


Dabek observe les autres, nombreux autres, essayer de reproduire en eux les visions extraordinaires qu’ils imaginent illuminer ses pensées. Y parvenir. Ne pas s’en apercevoir. Se sentir au bout d’un temps déçus de leur relation. S’éloigner de lui. Rester tout à fait étrangers à sa très grande générosité.

*
Parce que je marche toujours comme lui le visage et le regard tournés vers le sol je ne remarque jamais l’individu qui vient vers moi et je traverse sans même m’en apercevoir le miroir symbolique qui nous séparait et, l’espace d’un instant, nous a réunis.

489


La première fois l’amour
Funambule / tendue / sur / son fil
A la hauteur / de tes / sourcils
Je te vois toi / tu ne vois qu’elle

La première fois la mer
Funambule / dansant / sur / l’écume
Vers une voile / à l’ho / rizon
Je pense à toi / tu ne vois qu’elle

La première fois la mort
Funambule / trouant / la / surface
L’océan mange / toutes / les traces
Quand vient la mort / où va l’amour ?


*
Danser, c’est se mettre au pas

488

Dans le village où il a grandi les ossements des morts sont retirés du cimetière au bout de 25 ans, on lui a expliqué que c’est le temps qu’il faut à un homme pour apaiser ses émotions.
Il n’a retrouvé qu’un petit bout d’os. Il le tenait dans ses mains. Après avoir regardé autour de lui (personne alentour) il a dit très vite, regardant l’os :
-         Que s’est-il passé, exactement, après la guerre ?
-         J’ai été jugé, condamné à mort, exécuté
-         Comment ?
-         Comme dans Lucky-Luke, a répondu le petit morceau de son père pour faire passer la pendaison.
Dabek a creusé de ses mains un petit trou sur son ombre, dans le sol. Y a déposé le petit morceau d’os, l’a enseveli, a tassé doucement la terre avec la paume de sa main.  Il s’est redressé et a quitté le cimetière. Il faisait très beau et très froid. Maintenant Dabek était apaisé.

*
Dehors renaîtraient des possibles en différentes tailles

487


Le crédit
Met la pression
Le proprio
Met la pression
L’enfant né l’enfant à naître
Mettent la pression
Le collègue
Met la pression
Les usagers
Mettent la pression
L’administration
Met la pression
Le chômage institutionnalisé
Met la pression
La pub
Met la pression
Le patron n’a plus besoin
De mettre la pression
Pour mettre la pression
Ce pays est devenu trop petit
Pour échapper
Au Marché

*
Assez de jérémiades, camarade !
Nous avons signé l’accord
De flexi-sécurité !




[Publication de "L'expérience poétique" ici, avec une photo de Christine Spadaccini]

486


« Sur la plaine dévoilée, les voici qui s’amusent »



*
 Ayant vu tous ces cabris
S'amuser dans les rochers
Je me mets à sauter tout seul en hurlant
Comme

(non : ça ne marche plus)

Pois mexicain ? Couvercle de réacteur de Fukushima ? Actrice d’une pub pour tampons ? Gouttes de pluie sortant d’une flaque d’orage ?

Il aurait mieux valu
Souvent
Presque toujours
Ne pas savoir ce que l’on sait

485


Il suffit de fermer les yeux pour qu’un peu de neige tombe à New-York


*
Le réel est une fête hypocrite 




[Lecture ce 16 janvier 2013 à Lyon, dans le cadre de la Scène poétique voulue par Patrick Dubost]

484


Un temps d’attente, le brouhaha bien reconnaissable : c’est un centre d’appel. Ne pouvant cette fois ci arguer qu’il n’a pas le téléphone, il a la présence d’esprit d’expliquer qu’il n’a pas de mobylette. Profitant de l'habituel désarroi qui suit à l’autre bout du fil, il  raccroche doucement.

*
Le moteur de sa mobylette s’était soudain mis à faire le bruit incontestable d’une sonnerie de téléphone. Dabek avait coupé aussitôt les gaz, ça avait cessé. Les avait remis, ça avait re-sonné. Avait plusieurs fois recommencé la manœuvre, et les sonneries s’étaient enchaînées, comme pilotées par la poignée de gaz. Au bout de 7 ou 8 sonneries, sans vraiment croire en ce qu’il faisait, Dabek avait décroché.

483

L’accès au quai n’a pas changé. Dabek franchit la grille en le portant, descend les marches humides, enfourche son vélo et s’engage dans le fleuve, le buste bien droit et le coup de pédale souple. Le courant est puissant et doux. Tout en visant un point amont de l’autre rive, en léger contre braquage, il penche le vélo vers l’aval comme dans une courbe à gauche pour résister au flux qui l’entraînerait trop bas, technique héritée du temps où il traversait la Durance en canoë. 3 minutes plus tard il aborde ainsi sans problème l’autre rive, 30 mètres à peine en aval de son point de départ. 8 heures sonnent à l’horloge de la rive droite. Il sort de l’eau, descend de vélo, et aussitôt l’envahit ce sentiment déjà ressenti d’avoir à nouveau traversé pour rien.


*
Je ne me sens pas mouillé. Je me lève. Je suis debout en pinces à vélo à côté de mon lit, face à une autre journée vide. Je suis malgré tout satisfait d’avoir retrouvé, d’avoir reconnu, ce rêve de l’autre rive à vélo.