488

Dans le village où il a grandi les ossements des morts sont retirés du cimetière au bout de 25 ans, on lui a expliqué que c’est le temps qu’il faut à un homme pour apaiser ses émotions.
Il n’a retrouvé qu’un petit bout d’os. Il le tenait dans ses mains. Après avoir regardé autour de lui (personne alentour) il a dit très vite, regardant l’os :
-         Que s’est-il passé, exactement, après la guerre ?
-         J’ai été jugé, condamné à mort, exécuté
-         Comment ?
-         Comme dans Lucky-Luke, a répondu le petit morceau de son père pour faire passer la pendaison.
Dabek a creusé de ses mains un petit trou sur son ombre, dans le sol. Y a déposé le petit morceau d’os, l’a enseveli, a tassé doucement la terre avec la paume de sa main.  Il s’est redressé et a quitté le cimetière. Il faisait très beau et très froid. Maintenant Dabek était apaisé.

*
Dehors renaîtraient des possibles en différentes tailles

487


Le crédit
Met la pression
Le proprio
Met la pression
L’enfant né l’enfant à naître
Mettent la pression
Le collègue
Met la pression
Les usagers
Mettent la pression
L’administration
Met la pression
Le chômage institutionnalisé
Met la pression
La pub
Met la pression
Le patron n’a plus besoin
De mettre la pression
Pour mettre la pression
Ce pays est devenu trop petit
Pour échapper
Au Marché

*
Assez de jérémiades, camarade !
Nous avons signé l’accord
De flexi-sécurité !




[Publication de "L'expérience poétique" ici, avec une photo de Christine Spadaccini]

486


« Sur la plaine dévoilée, les voici qui s’amusent »



*
 Ayant vu tous ces cabris
S'amuser dans les rochers
Je me mets à sauter tout seul en hurlant
Comme

(non : ça ne marche plus)

Pois mexicain ? Couvercle de réacteur de Fukushima ? Actrice d’une pub pour tampons ? Gouttes de pluie sortant d’une flaque d’orage ?

Il aurait mieux valu
Souvent
Presque toujours
Ne pas savoir ce que l’on sait

485


Il suffit de fermer les yeux pour qu’un peu de neige tombe à New-York


*
Le réel est une fête hypocrite 




[Lecture ce 16 janvier 2013 à Lyon, dans le cadre de la Scène poétique voulue par Patrick Dubost]

484


Un temps d’attente, le brouhaha bien reconnaissable : c’est un centre d’appel. Ne pouvant cette fois ci arguer qu’il n’a pas le téléphone, il a la présence d’esprit d’expliquer qu’il n’a pas de mobylette. Profitant de l'habituel désarroi qui suit à l’autre bout du fil, il  raccroche doucement.

*
Le moteur de sa mobylette s’était soudain mis à faire le bruit incontestable d’une sonnerie de téléphone. Dabek avait coupé aussitôt les gaz, ça avait cessé. Les avait remis, ça avait re-sonné. Avait plusieurs fois recommencé la manœuvre, et les sonneries s’étaient enchaînées, comme pilotées par la poignée de gaz. Au bout de 7 ou 8 sonneries, sans vraiment croire en ce qu’il faisait, Dabek avait décroché.

483

L’accès au quai n’a pas changé. Dabek franchit la grille en le portant, descend les marches humides, enfourche son vélo et s’engage dans le fleuve, le buste bien droit et le coup de pédale souple. Le courant est puissant et doux. Tout en visant un point amont de l’autre rive, en léger contre braquage, il penche le vélo vers l’aval comme dans une courbe à gauche pour résister au flux qui l’entraînerait trop bas, technique héritée du temps où il traversait la Durance en canoë. 3 minutes plus tard il aborde ainsi sans problème l’autre rive, 30 mètres à peine en aval de son point de départ. 8 heures sonnent à l’horloge de la rive droite. Il sort de l’eau, descend de vélo, et aussitôt l’envahit ce sentiment déjà ressenti d’avoir à nouveau traversé pour rien.


*
Je ne me sens pas mouillé. Je me lève. Je suis debout en pinces à vélo à côté de mon lit, face à une autre journée vide. Je suis malgré tout satisfait d’avoir retrouvé, d’avoir reconnu, ce rêve de l’autre rive à vélo.

482


J’en ai marre 
De la neige
Je veux 
Des papillons


*
Oiseaux
Flocons de sons
La naissance du jour me cueille
Il n’est pas impossible que la vie soit
ce que nous allons vivre
maintenant

481


Leurs enfants ne bougent plus, les yeux noirs et les paupières qui ne se ferment plus, les lèvres et la langue énormes et desséchées. Le bétail crève sans bruit. Rien de cela n’est dit, mais tout cela est.  Ils viennent à Dabek après avoir tout essayé. Font cercle, assis,  au creux de la dune. Pas une parole. Dabek laisse passer le temps. Ils laissent également, progressivement, passer le temps. Silence. Puis Dabek se met à frapper en rythme, d’un doigt, la paume de sa main, à son rythme, au rythme de sa pluie. Un à un, tous, peu à peu, l’imitent. Le rythme de leur pluie dans la paume de leur main. Dabek a fermé les yeux pour écouter. Ils ferment les yeux. Ils pleut.


*
Un simple souffle à peine perceptible et, aussitôt, la danse générale de l’arbre. Les ailes des chauves-souris qui froissent la soie de l’air. Quelques lucioles. Un oiseau qui sort du ciel. Une famille de hérissons à la queue leu leu. Tu pensais pourtant qu’il ne resterait rien de cette journée où tout était écrasé de chaleur. Jamais tu n’aurais cru qu’il y avait en ce monde tant de choses, comme cela, qui n’attendaient que toi pour naître.

480


A celui qui est venu nous vendre sa machine
Nous nous sommes tus
Puis nous lui avons montré l’océan
Nous lui avons demandé quelle était la machine qui aurait pu fabriquer la mer, l’écume, le vent
Si c’était sa machine.
En partant il nous a laissé une revue
Avec de jolies bielles
Avec de jolies femmes
Avec moins de certitudes qu’il n’en avait
En venant.

*
Le monde est laid, vulgaire, injuste, barbare. Après des années passées face à la mer, on sait ce qui dépend de soi, ce qui dépend de la nature.

479


Aujourd’hui j’ai retrouvé mon âge, mon nom et mon adresse dans les poches de mon pantalon. J'ai compris que pendant un temps ma vie s’était déroulée à mon insu, dans un  endroit différent où j'aurais bien pu ne jamais remettre la main sur moi. J'ai su. Je me suis pris dans mes bras comme un petit enfant, et je me suis bercé. 

 *

 Je me suis ménagé dans le passé, je ne comprenais pas que c'était à cause de cela : le présent me fait bien plus peur aujourd’hui que l’avenir ne m’effrayait avant.   

478


Travail-subordination-normalité-entregent, Dabek a peu à peu gravi tous les échelons de la hiérarchie et s’apprète à découvrir enfin un nouveau monde par delà la muraille qui soutient l’échelle lorsque, vieille trentenaire lasse teinte en blond, une DRH munie d’une gaffe repousse fermement depuis là-haut l’échelle entière, puis s’éloigne vers d’autres tâches. Dans son vol sur le dos et les yeux vers le ciel, avant de s’écraser à terre où l’accueilleront les conseillères en tailleurs gris du pôle, Dabek a le temps d’apercevoir, majestueux et cendré, un héron aux ailes incurvées sur le ciel comme sur deux immenses épaules qui glisse sans effort vers l’autre côté du mur.

*
Le propre de l’homme c’est qu’il peut toujours tomber plus bas, disait Louis Aragon qui en savait quelquechose.